Une main tendue

C’est la main tendue par Lula, hébergeuse depuis cinq ans. Cette femme généreuse a décidé un beau jour d’ouvrir sa porte à des migrants souvent devenus invisibles à nos yeux.

Pas très loin de la Place Bara, Lula nous accueille dans sa maison. Elle occupe un appartement situé au dernier étage de la grande bâtisse. Nous nous installons dans la salle à manger.

«C’est ici que nous prenons nos repas tous ensemble» nous confie-t-elle. Assises autour d’un verre de thé chaud, Lula se souvient:

« En 2015, plusieurs Afghans se trouvaient à l’église du Beguinage. J’y suis passée pour apporter des couvertures et le spectacle qui s’est offert à mes yeux, était tout simplement insupportable. Des hommes, des femmes, des enfants qui étaient allongés à même le sol. Des êtres humains qui ont fui la guerre, des situations dramatiques, étaient accueillis de manière misérable. J’étais vraiment choquée. Puis il y a eu une cette deuxième vague de migrants au parc Maximilien. Je passais régulièrement apporter mon aide pour du tri de vêtements mais cela me paraissait dérisoire… ».

Petit à petit, les citoyens s’organisent et la plateforme d’hébergement voit le jour. Des citoyens sont appelés à ouvrir leurs portes pour accueillir les migrants qui sont souvent victimes des descentes de police la nuit dans le parc. Lula décide alors de tenter l’aventure et s’inscrit.

Une crainte au départ

Lula confie son projet à son fils. L’adolescent est terrorisé et tente de dissuader sa mère. « Il m’a dit: mais tu ne t’en rends pas compte ces personnes ont vécu des choses atroces, elles voudront peut-être se venger… Je l’ai donc rassuré et lui ai promis qu’au moindre problème, on arrêtait tout». Lula se rend donc le soir même au parc où a lieu un dispatching. « Je repars ce soir-là avec deux Erythréens qui ne parlent pas un mot de français ni d’anglais. Le retour en voiture s’est fait dans le silence total. Ils ont aussi refusé de diner avec nous ce soir-là et mon fils n’est pas sorti de sa chambre, caché sous les draps» se souvient en riant l’hébergeuse. Des deux côtés, les appréhensions étaient grandes mais au bout de trois jours, la bonne humeur et la confiance s’installent. Si Lula commence par héberger deux personnes, très vite le chiffre augmente. « Je me rendais au parc et puis il arrivait qu’ils étaient trois amis donc pour ne pas les séparer j’acceptais, puis petit à petit le chiffre à grimper à 4, 5 pour atteindre finalement huit! Après j’ai dû mettre un holà car au-delà je ne pouvais plus ».


Les repas sont toujours pris ensemble et dans la même assiette, un vrai partage…

Une véritable famille

Au fil du temps, c’est une vraie famille qui se crée, un bloc qui se forme. « Tout le monde s’entend à merveille. Il y a un profond respect entre nous. Je n’ai pas besoin d’expliquer les choses, elles se font de manière naturelle. Ils savent les jours des sorties des poubelles, ils cuisinent pour tout le monde, nous prenons nos repas ensemble et dans la même assiette! Et puis une véritable confiance s’est installée aussi, ils ont tous le double des clés, comme ils tentent leur chance le soir, ils rentrent tard, c’était plus simple pour tout le monde… mais cela n’aurait pas été possible sans une confiance mutuelle».

Une école de la vie.

Pour Lula et son fils, c’est une véritable découverte. La découverte d’un monde qu’ils ne connaissaient pas. « C’est juste magnifique, ils m’apportent tellement. J’ai appris énormément sur l’histoire politique, ethnique du Soudan et de l’Erythrée. Puis je suis admirative de leur parcours, de leur détermination, de leur force. J’ai appris beaucoup de mots d’arabe, et eux apprennent le français. C’est le meilleur moyen d’intégration qui soit. En vivant à nos côtés, ils apprennent nos coutumes, nos traditions et inversément, c’est tellement intense et riche d’enseignements. Je découvre aussi l’Islam de l’intérieur, je les vois pratiquer, comment ils se comportent. Ce sont de belles personnes qui ont un profond respect ». Lula a vu passer plus d’une centaine de migrants dans son salon, des personnes avec des parcours souvent chaotiques, des écorchés vifs, autant de belles rencontres qui restent gravés dans son cœur et au plus profond de sa chair. « Des êtres qui ont souffert mais lorsqu’ils sourient ce n’est qu’amour » constate l’hébergeuse. Ouvrir sa porte, c’est ouvrir son cœur, tendre la main pour relever celui qui est tombé: « Ceux qui sont arrivés ici sont les survivants d’une épopée, combien sont restés derrière en mer Méditerranée ou en Libye? Il nous faut maintenant arrêter de parler et passer aux actes, en ouvrant sa porte, on crée une espèce de microcosme, un monde comme on voudrait qu’il soit… Même si nous n’avons pas la même culture, la même religion, nous finissons toujours par nous comprendre et nous aimer » conclut Lula.